LE CINEMA A T-IL UNE ÂME ?

$_1

La question peut paraître surprenante. On la doit à Henri Agel (1911-2008) professeur agrégé de littérature et enseignant du cinéma. Critique humaniste, il a formé des générations de penseurs, comme Jean-Louis Bory, Dominique Delouche, Louis Malle, Serge Daney, Gérard Lenne, Claude Miller, Alain Riou, Pascal Bonitzer, et il eut beaucoup d’élèves au lycée Voltaire de Paris où il inventa en quelque sorte le ciné-club. Il y anima surtout une classe préparatoire à l’IDHEC, ancêtre de l’actuelle FEMIS, avant d’être nommé, dans les années 70, à l’université de Montpellier, créant ainsi la première chaire de cinéma de France. Cet homme qui déclarait «comment peut-on ne pas aimer le cinéma ? » entame dès son premier ouvrage en 1952 un long travail d’analyse de l’expression spiritualisante du cinéma. Ses écrits se fondent sur son intuition qu’«un film a une âme quand il nous apparaît que son inspiration, sa mise en œuvre, son interprétation pénètrent tous les éléments du public d’une impression profonde et irréductible à une simple satisfaction psychologique, affective ou esthétique » (Le cinéma a-t-il une âme ? Paris, CERF, Coll. 7ème Art, 1952). Ce brillant universitaire fut un pionnier dans l’éducation cinématographique. Les films représentent pour lui un lieu propice au surgissement du spirituel. « Existe-t-il un art dans le monde d’aujourd’hui, qui se prête à cette expression spiritualisante, d’une façon plus souple, plus complète et, si l’on ose dire, plus contagieuse que le cinéma ? Il possède, à un degré remarquable, des qualités plastiques et intellectuelles qui, entre des mains généreuses et habiles permettront ce surgissement du spirituel » (ibid). Le Lys brisé de Griffith, presque tous les films de Chaplin, Jeanne d’Arc de Dreyer en sont quelques exemples. A la suite de Henri Agel, d’autres auteurs comme Jean Collet (dont j’ai eu la chance de suivre quelques cours sur Un chien andalou de Bunel ou La Peau douce de Truffaut), Guy Bedouelle ou plus récemment Michèle Debidour se sont inscrits dans cette démarche.

FRAPN02_ELDOR_document-24162-image-243

Le Kinopanorama (2 photos) © Denis Ambrois / Silverscreens

Sans le savoir, j’ai expérimenté ce surgissement du spirituel, lors d’une séance de cinéma qui restera gravée dans ma mémoire. Petit, j’avais déjà l’habitude d’aller au cinéma puisque ma mère m’y emmenait souvent. Cette fois, mon frère me fit découvrir une salle devenue mythique, le Kinopanorama, située dans le 15ème arrondissement à La Motte Picquet et qui n’existe plus à ce jour. C’était une grande salle unique avec balcon, au parterre rouge rappelant le théâtre et baignée d’une odeur de sucre dès que l’on poussait la porte d’entrée. Le Kino était surtout doté d’un écran incurvé gigantesque recouvert d’un rideau qui s’ouvrait dans le sens de la largeur à chaque début de séance. La salle projetait des films en format 70 mm et disposait d’une technologie digitale stéreo innovante. Entrer dans le Kinopanorama fut un émerveillement. L’écran qui se dressait me subjuguait par sa taille et sa surface. Avant même le début de la séance, il me transmettait quelque chose de magique, une impression de dépassement qui provoquait mon admiration et m’attirait beaucoup.salle du Kinopanorama  Par la suite, à chaque fois que je suis retourné dans cette salle où j’ai découvert Amadeus, Greystoke puis La Forêt d’Emeraude, Legend, Out of Africa, j’ai toujours ressenti ce même sentiment de pénétrer dans le Saint des saints. J’attendais avec excitation cet instant précis où les lumières des murs de la salle allaient s’éteindre et le rideau s’écarter pour laisser apparaître les images. Ce moment qui précède la séance, comme des préliminaires en amour, a toujours été pour moi un moment d’intense émotion. Ce jour là, le Kino projetait 2001 de Kubrick. Certes, du haut de mes quatorze ans, la complexité de l’oeuvre m’avait échappé de temps à autre. Mais je restais comme hypnotisé devant les plans et la technique de Kubrick. Les images exerçaient un incroyable pouvoir de fascination. Lenteur, silence, respirations, mystère, je contemplais les visages de ces personnages plongés dans l’immensité de l’espace, les machines spatiales et les couleurs de toute beauté ; la voix magnétique de l’ordinateur Hall me troublait, je ressentais les respirations de Dave Bowman comme si j’étais à la place d’un fœtus et bien sûr son voyage au-delà de l’infini…23449-1280x960Le film dégageait une force que je ne parvenais pas bien à expliquer et qui me faisait entrer dans une attitude proche à la fois de la crainte et du recueillement. J’ai compris, lors de cette séance, sans être capable de bien l’exprimer, tout le pouvoir du cinéma. Il pouvait laisser une empreinte au fond de mon être, toucher mon intériorité. La puissance silencieuse du film m’enveloppait comme une présence et me touchait de manière quasi spirituelle. Je peux situer avec exactitude cette première projection de 2001 comme le début de mon amour pour le cinéma.

Dès lors, ressentant ce besoin d’analyser et d’aller au-delà de ce qui se donne à voir, j’ai cherché à m’intéresser au cinéma en tant que langage, comme on ferait l’analyse littéraire d’un roman. Le langage est porteur de sens, riche de significations qu’il importe de décrypter, qui plus est lorsqu’il peut être porteur de quelque chose qui nous dépasse, ce qui m’intéresse ultimement. C’est pourquoi j’entends explorer, déchiffrer, promouvoir le cinéma et ses univers, sous différents angles, pour y dévoiler cette quête du sacré et du spirituel. Je prends ici ces deux termes de « sacré » et de « spirituel » dans leur acceptation la plus large possible. Il s’agit de ce qui dépasse l’homme, son besoin d’être relié à quelque chose de supérieur, ses aspirations profondes, ce qu’il y a d’universel dans sa condition…

cinema-paradiso-sacre-cinema-vaccaro- pierre

Cinema Paradiso © Miramax

Aimer le cinéma, c’est aimer la vie. Je veux montrer que le cinéma est dans la vie et la vie est dans le cinéma. C’est-à-dire qu’il parle à l’humain, il est capable d’atteindre son intime profondeur, sa conscience voire son âme. Inversement, dans un mouvement cyclique, les films se nourrissent de ce qui nous arrive, de l’humanité dans tous ses états, des questions qui la traversent. Outre un cahier de critiques sur des films nouveaux ou anciens, qui occupe une large place sur le site, le lecteur trouvera dans Sacré Cinéma une vision généraliste du Septième Art sous différents angles, comme le ferait un magazine : des portraits de professionnels, des analyses, des articles sur des livres, sur les bandes originales, des  réflexions de fond mais aussi des analyses historiques, sociologiques sans oublier la promotion des films, le marketing et les médias, la vie des festivals L’analyse critique représente une action de communication. Je communique mon regard sur un film à un autre, le lecteur, le spectateur. Je fais ici totalement miennes ces paroles de Jean Collet qui déclare que la critique est au fond un acte d’amour. « C’est ce que nous oublions trop souvent : nous avons pouvoir avec nos humbles forces, de nourrir les œuvres, de leur communiquer notre vie à l’infini. Ce ne sont pas elles qui nous nourrissent, c’est nous qui leur accordons notre âme. La critique est un acte d’amour » («Cinéma et critique vont en bateau » Etudes, t.342, 1975). En écrivant sur un film, je livre mon intériorité et ce que je suis à l’autre, je partage mon regard comme dans un échange amoureux et intime. François Truffaut allait même plus loin en se demandant si «le cinéma n’était pas plus important que la vie».

François Truffaut © LE TELLIER Philippe, 1962, Paris Match

Pour autant – et ici je me sépare de la vision d’Henri Agel et d’autres auteurs – je n’entends pas exclusivement m’intéresser au cinéma dit « d’Art et Essai » ou, comme on le dit souvent maladroitement, « d’auteur » (tout film n’a-t-il pas un auteur ?). Pour Henri Agel, le cinéma ne peut pas être un pur divertissement. Le réalisateur selon lui doit être «conscient de sa mission » et porte ainsi une sorte une responsabilité qu’il rapproche presque d’une mission religieuse et morale. Un film de pur divertissement que l’on qualifiera de «commercial» – là aussi l’expression n’a pas vraiment de sens car tout film présente un enjeu financier – s’il est de qualité artistique correct et d’un niveau intellectuel suffisant, reste digne d’analyse car il reflète consciemment ou pas un environnement culturel , économique et social. Pour autant, il serait faux de croire que le cinéma a toujours pour but de délivrer un message clairement identifiable et qu’il faudrait à chaque fois en trouver le sens. Ce qui compte c’est le miroir que  le film me tend et le regard que j’y porte.

Andre-Malraux

André Malraux

Aussi, suivant les propos d’André Malraux pour lequel «il y a un cinéma pour passer le temps et un autre pour le comprendre», je pense que tous les types de cinémas ont de la valeur ou tout du moins mérite notre attention. J’englobe ainsi dans mes écrits tous les types de films sans chercher à faire de distinction entre un cinéma des salles d’Arts et Essais et celui des multiplexes. On observe d’ailleurs que de plus en plus les frontières bougent entre ces deux mondes. Les salles cherchent aujourd’hui à diversifier leurs offres. De l’autre côté, l’exigence et l’esprit critique du public s’étant largement accrus, des films grands publics à large audience s’efforcent d’être de plus en plus travaillés et subtils  alors qu’inversement des films confidentiels peuvent attirer le spectateur en jouant avec les effets de modes.

Le cinéma exerce enfin une fonction de révélateur social lorsque l’on observe les habitudes de sa consommation. Celles-ci diffèrent d’une catégorie socioprofessionnelle à l’autre, selon l’âge, le sexe ou la région. Le spectateur du multiplexe de province a peu de points communs avec celui du cinéma d’art et essai du Quartier Latin ! Mais les deux font toujours un véritable acte social. L’expérience de la salle mélange les gens et les genres, crée un groupe qui, sans se connaître, va communiquer pendant quelques heures. Reconnaissons qu’il n’y a aucun autre lieu à part le cinéma où l’on accepterait de s’asseoir dans le noir à côté d’inconnus ! Une comédie dans une salle vide par exemple est une hérésie. Aussi étonnant que cela puisse paraître, la réaction à un film n’est pas la même en fonction du nombre de fauteuils occupés. Combien de fois avons-nous entendu «Je suis allé voir le film F, la salle était remplie !». C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le home cinéma ne supplante pas le cinéma en salles. La démarche de la salle dans laquelle on se rassemble pour regarder le même film a une portée nettement plus profonde. Tous différents, nous sommes concentrés vers le même écran, dans un acte de contemplation. Martin Scorcese dans son documentaire intitulé Un voyage à travers le cinéma américain explique cette dimension rituelle et sacrée de la salle de cinéma. Il va jusqu’à comparer le rassemblement dans la salle à celui des rites qui réunissent des croyants dans une église. Une communauté se rassemble et partage le même film, s’inscrivant dans la quête d’un « inconscient collectif », comme dans une communion.

Salle de cinéma Projection

© D.R.

Dans ses nombreuses dimensions, on le voit, le cinéma ouvre intimement à une dimension spirituelle que l’on aborde moins spontanément mais qui est pourtant très présente. Dans une interview accordée à la revue de la Cité de la musique (n°55 sept 2007), le philosophe Marcel Gauchet parle de l’art comme d’un « substitut du sacré ». Le cinéma peut prendre cette fonction et devenir en effet une communication de l’incarnation de ce «sacré» qui semble avoir disparu de notre monde moderne. Plus que jamais le cinéma se pose comme reflet de la vie mais aussi donne accès à un au-delà de nos existences ; il devient chemin vers l’Autre, moteur de pensée et provocateur de rencontre.

City Lights C. Chaplin

City Lights C. Chaplin

Ce regard ne pose pas le cinéma comme une fin en soi mais il l’inscrit dans une relation à l’autre dans une transmission, surtout à la jeune génération en perte d’esprit critique. Or, considérer le septième art comme seul objet d’étude ne permet pas la naissance d’une relation. Voilà pourquoi, dans cette perspective et, c’est la raison ultime de Sacré Cinéma, le cinéma doit donner la parole au spectateur. Plus que jamais nous avons besoin de parler de ce que nous voyons. L’intuition des débats de ciné-clubs des années 70 n’a rien de dépassée.  Parler des films et des histoires , les enseigner et les transmettre permet à chacun de se resituer dans sa vie, dans sa vision du monde et pourquoi pas de changer son propre regard.

Contacter l’auteur : contact@sacrecinema.com

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s