Accident / Joseph Losey/ 1967

18760316Plus que d’un accident de voiture, ce premier Grand Prix du Festival de Cannes évoque, en 1967, l’accident émotionnel, le trouble du désir, les hantises sexuelles derrière les conventions et les apparences d’un milieu élitiste. Un film rare et exigeant qui a marqué la fin des années 60 et dont le scénario est signé par un certain… Harold Pinter.
Premier Grand Prix du Festival de Cannes, ce film est la deuxième collaboration entre le réalisateur Joseph Losey et l’écrivain Harold Pinter après The Servant (1963). Adapté d’un roman de Nicolas Mosley, Accident se situe à Oxford, dans le milieu élitiste d’universitaires sclérosés dans leurs certitudes, leurs hypocrisies, leurs non-dits. Hyper structurée, l’œuvre est bâtie sur le principe du flash back.

Le récit part de l’accident de voiture et remonte le temps, pour analyser les événements qui l’ont précédé. Le premier et dernier plan consistent en un lent traveling avant vers une maison, de nuit puis de jour, le fameux accident étant entendu en off. Pour un peu on se croirait dans l’ouverture d’un film d’épouvante. Le réalisateur insiste sur la maison comme lieu du cadre familial, symbole aussi du foyer de l’esprit, « hantée» par le trouble qui surgit des relations. Car, ce qui l’intéresse est d’évoquer l’« accident » au sens figuré, l’irruption du trouble émotionnel, de la fissure dans l’âme sous l’apparence de la maîtrise et de la raison. Le scénario est centré sur la figure de Stephen joué par Dirk Bogarde qui marque le film, aux côtés du jeune Michael York alors à ses débuts. Stephen est un universitaire ligoté par la crainte de vieillir, le respect des convenances et le désir non assumé qu’il ressent pour l’une de ses étudiantes. Accident évoque son rêve d’échapper à sa vie domestique (la grossesse de sa femme, les dimanches après-midi en famille, etc.). Losey scrute son personnage enfermé dans la bienséance, le conformisme, et voué à réprimer ses pulsions. Sous la surface, le spectateur devine les hantises sexuelles, le trouble des émotions.
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Dirk Bogarde et Jacqueline Sassard, Stephen et Anna – Photo Accident de Joseph Losey. La domination virile de William, Losey évoque avec ce plan toute la hantise sexuelle d’un homme d’âge mûr. Copyright D.R.

La mise en scène de Losey est très exigeante. On voit peu de films aussi construit au cinéma aujourd’hui. Le film utilise un ton et un rythme incertains, beaucoup de silences, un montage parfois sec. Les acteurs ont un jeu énigmatique comme détaché du réel. Une atmosphère étrange donc, pour mieux souligner l’agitation intérieure et le malaise patent. Tout semble normal, puis tout à coup le réalisateur se laisse aller à une audace dans le propos ou l’image, ce qui m’a fait penser parfois à Théorème de Pasolini, surtout lors de la scène du dimanche à la campagne. Le film dissèque l’âme de son personnage. De manière très littéraire, le temps très lent du récit fait plonger dans l’intrigue comme on plongerait dans un roman. Le film demande certes beaucoup de concentration. « En termes d’action, il ne se passe pratiquement rien. Le film est fait sur des temps morts« , explique le critique Michel Ciment, qui situe Accident dans « une période où le cinéma tentait de conquérir une dimension intérieure. Il s’agit de pénétrer dans la conscience d’un personnage ». « Un travail, poursuit-il, qui doit beaucoup à Alain Resnais dont Losey admirait le cinéma ».
Ne pourrait-on pas rajouter aussi que, en montrant des cadres, une structure morale et familiale en train de craquer, ce film reflète une époque d’entrée dans la modernité (symbolisée par la voiture et la vitesse) : celle de la société de consommation et de la libéralisation des mœurs qui allaient exploser avec l’irruption accidentelle dans l’histoire de mai 68 ?

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