Maestà, la Passion du Christ / Andy Guérif / 2015

C’est un projet fou : pendant 7 ans, Andy Guérif a revisité un chef d’œuvre du Trecento, La Maestà de Duccio. Une démarche artistique qui nous réapprend à regarder la peinture tout en interrogeant notre rapport à la culture religieuse et à la lecture des Ecritures. Retour sur un objet filmique non identifié…

Affiche Maestà Capricci

Affiche Maestà © Capricci

Un retour aux sources du cinématographe

A la fin du XIXème s., le Septième Art a exploité des scènes religieuses et notamment différentes Passions pour en faire un spectacle cinématographique. On peut même avancer que le cinéma, à ses débuts, a été intimement lié à la culture religieuse. Aujourd’hui, c’est un peu un voyage dans le temps auquel nous invite Andy Guérif à travers son exploration du tableau de Duccio dans un style plein de fraîcheur, de fausse naïveté et avec le plus grand respect des primitifs du XIVème siècle.

Mais cette fois il n’est pas question de mise en fiction de scènes religieuses. Pour ce réalisateur passionné de Beaux-Arts, il s’agit de rendre vivant un tableau. Littéralement transformer des images fixes en images animées, en faisant intervenir des acteurs amateurs qui jouent les personnages bibliques comme le feraient des figurants. Maestà, même s’il sort en salle avec un distributeur dont il faut saluer l’audace, se situe donc plus du côté des Arts plastiques que du cinéma au sens propre du terme et se destine davantage à l’exploitation muséale.

Les origines du projet

A la base, le goût de Guérif pour le cinéma vient de sa passion pour l’image et le cadre, plus que de sa capacité à raconter des histoires. Alors qu’il est en dernière année aux Beaux-Arts , il découvre lors d’un voyage en Italie le fameux tableau de Duccio Di Buoninsegna. Cette œuvre le marque durablement : il décidera plus tard d’en faire un objet filmique. Avec une reprise d’une scène de Sueur froide d’Hitchcock et la réalisation d’une Cène à partir du tableau de Léonard de Vinci, le réalisateur avait déjà utilisé le cinéma pour interroger les images et les éprouver dans l’espace. Avec Maestà, il va encore plus loin avec un film d’une heure qui déconstruit et reconstruit un à un les différents panneaux de la peinture de Duccio.  S’inspirant de l’Oulipo et de Perec avec la Vie mode d’emploi il reprend cette idée du split-screen où l’on peut voir tout ce qui se joue en un seul regard, une grande image qui donne à voir plusieurs images en même temps sur un seul écran.

Maestà, photo de tournage © LE COURRIER DE L’OUEST

Un travail technique méticuleux, à la croisée de Duccio et de Jacques Tati

Maestà s’ouvre sur la scène de la crucifixion puis par un majestueux zoom arrière présente l’entièreté du tableau : le spectateur va suivre ensuite chronologiquement, dans un (faux) plan séquence de soixante minutes, les différents panneaux représentants les étapes de la Passion. Pour parvenir à un tel résultat il a fallu des heures et des heures d’un tournage compliqué et très technique afin de rester méticuleusement fidèle à l’esprit de la peinture. Chaque panneau a été tourné séparément, chaque décor ne servait qu’une seule fois et, au montage final, les scènes se retrouvent collées les unes aux autres pour reconstituer la déambulation des personnages d’une case à l’autre. Respectant les couleurs et les tissus de la représentation picturale, le film donne accès à l’homogénéité chromatique des couleurs d’origine. Sans aucune musique, et dans l’esprit du travail sonore du cinéma de Jacques Tati, le film capte une ambiance générale, une sorte de brouhaha, de mélange de voix duquel ressort parfois des éclats de dialogue. Cette ambiance à la Tati vient donner une dimension humoristique inattendue au film qui, dans un esprit potache proche de la bande-dessinée, montre le côté drôle de l’image des primitifs. Non respect des perspectives, manque de place sur un panneau, auréoles mal présentées…autant de détails avec lesquels le réalisateur n’hésite pas à jouer. Paradoxalement, cette mise à distance décalée ne fait que mieux ressortir la gravité du sujet et vient désamorcer sa tension.

Descente de Croix Maestà © Capricci

Du regard artistique au regard spirituel….

Cette extraordinaire prouesse technique permet de poser un regard sur la peinture. Guérif est centré sur la construction de l’image qui est le thème principal du film. Pourquoi tel objet, tel personnage, tel détail à tel endroit ? Comment le changer de place, lui donner un rôle dans le plan, etc. ?

En donnant à voir ces images, le réalisateur aiguise le regard du spectateur sur la toile. L’œil parcourt la surface du grand écran comme jamais on ne l’a fait au cinéma. On suit une à une les scènes, de gauche à droite, de bas en haut. Dans une société en perte de culture, où l’œil glisse d’une image à une autre,  le cinéma permet ici de prendre le temps de se poser pour regarder en détails une peinture et en saisir l’esprit, la technique et la subtilité.

Plus encore, pour le croyant, Maestà peut être l’occasion de découvrir la Passion d’une manière renouvelée. Lire ce passage clef du Nouveau testament comme on lirait une histoire tragique scène après scène, focalise sur la dramaturgie et la noirceur de la mort du Christ, sans forcément faire accéder à la dimension théologique du récit. Le fait de capter la Passion d’un seul coup d’œil permet ici de faire le lien entre l’entrée de Jésus dans Jérusalem et la Résurrection, autrement que chronologiquement. Du début à la fin, la figure du Christ domine la Passion, il n’est pas victime de ce qui lui arrive. Il maîtrise tout le cheminement de son destin et consent à aller jusqu’au bout car, par sa divinité, il en connaît la fin. Percevoir ainsi la Passion dans sa totalité et non comme un douloureux chemin de croix vient redonner de l’éclat et une force certaine au récit biblique, ouvrant ainsi d’autres perspectives que  purement culturelles et religieuses…

Maestà vue d’ensemble Guérif © Capricci

Maestà sort en salle  le 18 novembre. Le film sera aussi présenté au musée le Quai d’Angers ainsi que trois de ses décors du 19 mars au 2 avril prochains.

Retrouvez également sur Narthex une interview du réalisateur : une exclusivité sacré Cinéma ! En cliquant ici

Une réflexion sur “Maestà, la Passion du Christ / Andy Guérif / 2015

  1. Maesta est un film magnifique tout autant qu’inattendu. Somptuosité de la peinture, mais aussi drôlerie, et une primitivité qui rappelle la naissance du cinéma. Merci infiniment pour cette heure de contemplation, et la finesse de l’humour, complètement surprenant dans une réalisation pareille, si loin de tout ce qu’on peut voir. Un défi hardi et relevé avec beauté ( du propos, des étoffes très picturales, de la maîtrise technique). A tout jamais marquant.

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