Vers l’Autre Rive / Kiyoshi Kurosawa / 2015

Vers l’autre rive : Affiche © Condor Entertainment

LA MORT, UNE AFFAIRE DE VIVANTS

«Qu’est-ce qu’un fantôme ? Un événement tragique condamné à se répéter indéfiniment, un instant de douleur peut-être, quelque chose de mort qui semble encore en vie, un sentiment suspendu dans le temps, comme une photographie floue, comme un insecte pris dans l’ambre… ». Telle était la question inaugurale de l’Echine du Diable de Guillermo Del Toro à laquelle Kurosawa semble maintenant répondre. A la frontière entre réel et surnaturel, Vers l’Autre Rive se présente comme un conte fantastique apaisé. Il évoque le deuil, le mystère de la mort et renvoie à ce cheminement intérieur et spirituel que nous effectuons tous un jour ou l’autre, lorsque nous expérimentons la disparition de l’autre.

Vers l’autre rive : détail affiche © Condor Entertainment

Un conte fantastique : les fantômes de Kurosawa
Avec Vers l’Autre Rive, Kiyoshi Kurosawa quitte l’univers de la terreur : terminés les fantômes inquiétants et les pulsions meurtrière de Kairo, Cure ou Loft. Nous ne sommes plus ici dans le genre du thriller mais dans celui du conte fantastique. Bien sûr Kurosawa renoue avec la thématique de l’au-delà qui lui est chère. Mais cette fois, aucune angoisse, aucun traumatisme, il est question au contraire d’amour et d’apaisement. La figure du fantôme alimente régulièrement le 7ème Art tout au long de son histoire, notamment en Asie. Pour Kurosawa, la mort n’est pas irréelle, c’est même une réalité très commune. « Nous vivons juste à côté d’elle », nous dit-il. « La présence des fantômes dans un film est pour moi le moyen le plus simple d’exprimer la mort, de la rendre visible. Au cours de l’histoire du cinéma, les réalisateurs se sont interrogés sur les différentes façons de représenter ces êtres : formes translucides, recouvertes de voiles ou flottant dans les airs… Comme vous le savez, j’ai commencé par réaliser beaucoup de films d’horreur japonais, avec de très petits budgets. La manière la plus économique que j’ai finalement trouvée, c’était tout simplement de confier les rôles de fantômes à des acteurs qui se tenaient debout, côte à côte avec ceux qui incarnaient des vivants. Pas besoin d’autre artifice » (extrait de l’excellente interview du réalisateur par le journal La Croix).

Le passage entre le monde des vivants et des morts Vers l’autre rive: Photo © Version Originale / Condor

Une stylistique poétique puissante
Le réalisateur fait accéder au genre fantastique, sans aucun trucage ni effet numérique, simplement grâce à la puissance cinématographique qui émane de ses plans. On a l’impression d’être réellement présent, de pouvoir toucher, sentir, entendre…comme enveloppé par la douceur et la proximité des images, sans que l’on comprenne bien pourquoi ni comment. Le visionnage du film laisse peut-être sur l’instant un sentiment de candeur, de trop grande contemplation voire de lenteur…Qu’on ne s’y trompe pas. Les images sont en train de nous marquer durablement. Vers l’Autre Rive agit à retardement. Il est typiquement ce genre de film à effet révélateur, qui remonte à la surface une fois que nous avons repris le cours normal de notre vie et qui, par effet de cascade, nous renvoie à notre propre intériorité. Le travail soigné de l’image, les variations signifiantes de lumière, la composition géométrique des plans, des contre-champs hallucinants : le surnaturel naît ici d’une gestion de l’espace très travaillée qui intensifie le réalisme de la nature et la beauté des visages. Cette théorie stylistique signée Kurosawa donne au film une beauté simple et profonde que l’on retrouve dans la poésie.

Vers l’autre rive : Photo © 2015 Journey to the shore Film Partners/ COMME DES CINÉMAS

La question de l’au-delà et du pardon
Cette esthétique personnelle permet ainsi au spectateur d’accéder sans démonstration – le film n’est pas explicatif – aux sujets profonds qui traversent le film. Comment faire le deuil de l’être aimé ? Qu’est-ce que cela signifie être mort, être en vie ?  Ici les êtres disparus effectuent une sorte de passage transitoire entre la vie et la mort avant de disparaître vraiment. Une sorte de purgatoire où ils relisent leur histoire, tentent de réparer les blessures et achèvent ce qui n’était pas fini. A la recherche du salut, les fantômes de Kurosawa ont besoin d’être en paix avec les êtres qu’ils ont aimé. Ils font la paix avec la Vie. Chaque spectateur est ainsi renvoyé à son histoire et à sa propre expérience de la mort de l’autre. La perte de l’être cher à qui on regrette de ne pas avoir pu tout dire. La culpabilité ou la peine de ne pas avoir eu le temps d’expliquer et de parler… Il peut y avoir en effet au cours de notre vie des événements encore noués, des relations inabouties ou des blessures non guéries. Au travers de son doux langage poétique, Vers l’Autre Rive évoque précisément la recherche de ce soulagement, la nécessité du pardon qui permet de trouver la paix, l’instant libérateur où l’on peut laisser  enfin l’autre s’en aller…

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