L’esprit de la fête et ses origines dans « L’Etrange Noël de M. Jack » de Tim Burton

L'Etrange Noël de M. Jack : Photo Henry Selick, Tim Burton L’Etrange Noël de M. Jack : Photo Henry Selick, Tim Burton © Walt Disney Studios Motion Pictures France

«Vous êtes vous demandé d’où provenaient les fêtes ? Non…? alors suivez-moi voici l’entrée secrète » nous dit la voix off qui ouvre le film en désignant l’arbre aux fêtes.

Tim Burton part donc en explorateur des origines de la fête populaire païenne à travers un film original, fourmillant de détails et un scénario à l’écriture foisonnante et riche signé Caroline Thompson. Le choix d’associer deux genres cinématographiques codifiés (le film d’animation et la comédie musicale signée Dany Eflman) donne au film une originalité et une profondeur inattendue. Burton, réalisateur à l’imaginaire extraordinaire, construit un univers très personnel où se mêlent ses thèmes favoris comme le mélange de l’horreur et de la beauté, le baroque et le roman… En utilisant l’animation destinée au monde de l’enfance, le réalisateur prend ses distances avec son sujet comme pour mieux y révéler ses interrogations voire une méditation sur la nature de la fête, et ce sans jamais tomber dans le réalisme ou le pathos qui auraient alourdi le film. Derrière le film d’animation, il y a un cinéaste passionné mais aussi tourmenté qui s’interroge sur le sens de la vie.
L’histoire : Jack « le roi des citrouilles » est le grand ordonnateur des festivités d’Halloween. Lassé, il décide de partir et découvre par hasard la ville de Noël qui rayonne de joie et de liesse. Il rentre alors avec la ferme intention de contrôler la fête de Noël et kidnappe le Père Noël. Toute la ville d’Halloween se met alors au travail pour fabriquer des cadeaux horribles pour les enfants. La nuit Jack part offrir aux enfants ses macabres présents. Noël devient un cauchemar qui sème la panique.

T. Burton présente au départ deux mondes nettement opposés, Halloween et Noël. La mise en parallèle des deux fêtes se fait d’abord à travers une évocation manichéenne du Mal contre le Bien.

L’univers d’Halloween d’abord: peuplé de créatures insolites et repoussantes, il est présenté dans une dominante noir et blanc ou de jaune fade par opposition à Noël ville multicolore. Plusieurs traits de la représentation du Mal à l’écran se retrouve dans la description d’Halloween : le thème du double ( le maire aux deux visages), le thème de celui qui se prend pour Dieu ( le docteur handicapé qui veut posséder Sally ), le thème du masque et de la dissimulation ( les enfants se présentent à Jack masqués ), le thème du hasard et de l’imprévisible incarné par le fantôme Oogy Boogy avec les dés, les jeux du casino, les robots qui tirent, les lumières de night club, le serpent qui évoquent un monde inhumain et sans repères, une société moderne de consommation ; enfin des constructions en hauteur rappelant Babel ( Vous pourrez relever encore beaucoup d’autres détails en regardant attentivement !).

Ensuite, « Christmas Town » qui présente un tout autre visage : blancheur de la neige, mouvements horizontaux, traditions, sourires, baisers, joie, cadeaux, familles, maisons, autant d’éléments caractéristiques du bonheur qui n’évitent pas toujours une vision quelque peu conformiste de l’idéal social (à ce titre la description d’Halloween, qui semble avoir plus intéressé le réalisateur, est beaucoup plus fouillée et imaginative).


Au départ nettement séparés, les deux mondes progressivement se côtoient et finissent par se mélanger. Cette association donne alors au film une tournure baroque, « étrange » comme le dit son titre : nous plongeons dans un univers beaucoup plus subtil, nuancé pour découvrir un monde non plus en noir et blanc ou en couleur mais « en palette » (les couleurs de Noël s’immiscent progressivement dans l’univers d’Halloween). A ce stade, Burton s’interroge sur la fête en général, dépassant l’opposition de départ évoquée dans le conflit entre bien et mal, tradition et modernité. L’homme exprime dans la fête qu’il n’est pas cet être fait d’un seul bloc, sans nuances, mais au contraire une personne complexe, avec des ambivalences : la fête dans laquelle il n’y a plus de règles, permet d’exprimer et d’exorciser tout ce qui touche profondément l’humain (l’amour, la vie, la mort, la souffrance, la beauté, le mal, etc.). L’inversion des deux univers transporte donc le film dans une dimension spirituelle. Bien sûr le questionnement du cinéaste n’est pas directement religieux mais le film laisse entrevoir une exploration de l’universel qui s’exprime dans la quête du bonheur.

Cette quête se cristallise dans le personnage de Jack dont l’itinéraire mérite ici toute notre attention. C’est lui et le personnage de Sally qui donnent la clef du film et la réponse à l’interrogation de départ posée par le cinéaste. Son cheminement intérieur représente ni plus ni moins celui d’une conversion, presque au sens religieux du terme. Au début de l’histoire, c’est un personnage qui n’est pas en accord avec lui-même. Admiré de tous pour ses talents d’organisateur d’Halloween, son chant – au passage notons que le chant dit toujours la vérité c’est-à-dire qu’il exprime toujours l’authenticité du sentiment des personnages par rapport au mode parlé- nous apprend pourtant que c’est un personnage mélancolique, torturé, malheureux, las de la vie malgré le succès, « sa vie n’est qu’un long sanglot ; il est marié avec la peur ». Ce constat intérieur va le pousser hors de la ville d’Halloween pour arriver dans la forêt, lieu du passage et de l’inconnu qui sera pour lui le début d’un réveil intérieur. C’est à travers un arbre, symbole de la vie, que le voyage vers Noël s’effectue. Détail intéressant, c’est le « vent », image de l’Esprit dans la spiritualité chrétienne, qui pousse Jack à entrer dans l’arbre. C’est alors la grande découverte, le choc pour notre héros : les gens sont heureux, « la vie a remplacé la mort», ni cauchemars ni misère, la paix règne, « mon cœur s’affole, ma vie prend un nouveau visage » chante-t-il. De retour chez lui cet électrochoc intérieur est symbolisé par la cloche qui convoque tous les habitants d’Halloween : Jack veut faire part de ses découvertes. La cloche constitue à ma connaissance le seul symbole religieux montré dans le monde d’Halloween. Nouvelle étape, Jack cherche à comprendre Noël. « Il y a sûrement une façon logique d’expliquer cette fête bizarre » confie t-il tout en analysant scientifiquement les objets de Noël. « Il y a tellement de choses qui m’échappent ; je veux comprendre ce secret ». Il cherche à comprendre scientifiquement une fête qui fait appel à l’amour et la foi et qui ne peut se comprendre intellectuellement. Crispé sur ses analyses, il ne parvient pas encore à lâcher prise pour laisser son être s’exprimer, pour recevoir de l’intérieur la paix et l’amour liés à Noël.

L'Etrange Noël de M. Jack : Photo Henry Selick, Tim Burton

L’Etrange Noël de M. Jack : Photo Henry Selick, Tim Burton © Walt Disney Studios Motion Pictures France

A cette difficulté il va apporter deux réponses. La première s’avère désastreuse. En voulant remplacer Noël par Halloween, Jack devient l’ennemi public n°1 des habitants de « Christmas Town » ; au terme d’une cavalcade, son traîneau est détruit, Jack est abattu en plein vol et atterrit dans un cimetière dans les bras d’une statue représentant un ange. La scène qui suit alors constitue le retournement charnière de l’histoire ; elle est filmée avec un mouvement de caméra très fluide tournant autour du personnage. D’une part ce mouvement de caméra est unique dans le film et d’autre part il est intéressant d’observer que le mouvement entoure le personnage comme pour mieux le cerner, en tous cas pour souligner la situation centrale à ce moment du récit. Symboliquement, notre personnage se retrouve pris sous la coupe d’un ange gardien ; il ressuscite et entame une nouvelle méditation intérieure qui débute par un sentiment de culpabilité ! « Tout est ma faute. La mort m’appelle » lance t-il. Mais ce passage par la culpabilité débouche tout de suite sur un autre appel à se remettre debout. « Au fond je voulais leur faire plaisir ; de toute façon je m’en fiche, mon vieux squelette a retrouvé son âme d’enfant » Qu’y a-t-il à rajouter ? Jack est un homme nouveau, il a vécu un retournement intérieur.

Il ouvre enfin les yeux devant celle qui l’aime depuis le début et qui a tout fait pour le protéger, Sally « la petite fille seule et décousue » qui incarne la pureté de l’amour. Dans sa chanson elle avoue très vite qu’elle aime Jack « sait-il que pour lui je donnerai ma vie ? ». Comme figure messianique, c’est le seul personnage capable d’aimer parmi tous les habitants d’Halloween.
L’univers d’Halloween a désormais changé : la neige se met à tomber et vient purifier cet univers du mal qui devient blanc immaculé, comme lavé de ses fautes. Sally et Jack chantent l’amour sur une colline derrière une lune devenue soleil. La musique se termine sur un accord final en majeur (le seul du film, le reste de la partition étant en mode mineur ! ) « La lumière d’un amour éternel est vraiment la plus belle » disent les paroles de la chanson avant de laisser place à une étoile brillant dans le ciel. C’est l’étoile de la quête universelle et éternelle.


A travers la conversion exemplaire du personnage de Jack, Burton dévoile donc le sens ultime de son film. Les racines profondes de la fête viennent certes des rites qui la constituent, différents et en même temps similaires d’une fête à l’autre. Mais ce qui intéresse profondément le réalisateur c’est la dimension « sacrée » de la fête comme lieu d’expression de l’universel de l’existence humaine. A travers la fête, l’homme exprime ce qui le dépasse. Aussi le sens ne vient pas tant des rites que du cœur de l’homme et de sa foi en la vie. Le personnage de Jack en fait l’expérience puisqu’il découvre qu’au-delà du fonctionnement des fêtes, comptent avant tout l’amour qui s’y exprime, les liens qui sont tissés. Le réalisateur montre que l’audace de l’amour et du cœur bouleverse à elle seule les conventions ; à ses yeux, le vrai esprit de la fête vient de l’intérieur de l’homme, comme force de vie et d’espérance, comme volonté de lutter contre l’absurde, le mal et la souffrance. Avoir l’esprit de fête devient ainsi toute une manière de vivre.

L’Etrange Noël de M. Jack : Photo Henry Selick, Tim Burton

L’Etrange Noël de M. Jack : Photo Henry Selick, Tim Burton © Walt Disney Studios Motion Pictures France

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