El Custodio ( le garde du corps) / Rodrigo Moreno / 2007

El Custodio : affiche Rodrigo Moreno © Sophie Dulac Distribution

L’HOMME DE L’ARRIÈRE PLAN
Rejeté par le cadre, étouffé par l’’image, homme sans horizon, il ne touche la vie qu’’avec les yeux. Lui n’’a pas droit à l’’existence. Il doit surveiller celle des autres. Lui, c’est Ruben, le garde du corps, le personnage central de ce film de Rodrigo Moreno sorti en 2007, qui fut remarqué et très primé, confirmant ainsi toute la vitalité du cinéma argentin.

Rubén est le garde du corps du Ministre de la Planification. Dans le cadre de représentations officielles mais aussi dans la vie privée, Rubén le suit comme une ombre lors du moindre de ses déplacements. Il mène une existence solitaire et monotone. L’obligation de ne jamais se faire remarquer, entre routine et petites humiliations, fait peser sur ses épaules un poids néanmoins de plus en plus difficile à supporter. Il est très professionnel mais travaille dans la plus complète discrétion et surtout dans une solitude extrême.

El Custodio (le garde du corps) : photo Julio Chavez, Rodrigo Moreno  © Sophie Dulac Distribution

Le cinéaste développe un projet unique de scénario : montrer l’’enfermement psychologique du personnage, sa solitude, ainsi que sa souffrance qui le mèneront à l’’inéluctable tragédie. A partir de cette idée force, le réalisateur a pris un plaisir non dissimulé à transcrire pour l’’écran l’’intériorité souffrante de son personnage principal, en en faisant le seul et unique point de vue du film. Rodrigo Moreno garde cette ligne de conduite et parvient à développer son cinéma. Un univers visuel homogène et original qui force l’’admiration. Dans ce film très étudié et très bien construit, il décrit l’’isolement de Ruben ainsi que sa coupure d’’avec l’’univers qui l’’entoure. Plongeant dans la conscience intérieure du personnage, le film nous fait aussi entrer dans l’’absurdité de sa situation professionnelle. Ce ministre a-t-il vraiment besoin d’’être surveillé ? Comment Ruben peut-il supporter sa condition et les humiliations qui en découlent?

Dès les premières secondes, on sait que l’on a à faire à du cinéma et que l’’on va vivre une tragédie.  Premier plan: Ruben revêt son équipement dans la salle de bain. Il apparaît, de loin, debout derrière une porte entrebâillée. Tout le reste de l’’image est plongé dans le noir. Le personnage est étiré, compressé, isolé, littéralement étouffé dans le plan. Moreno poursuit ce travail de déconstruction visuelle du personnage tout au long du film. Il « malmène » son anti-héros dans le cadre. Arrière-plans, flous, découpages du corps en gros plan, hors-champs, plongées, voix-off, perspectives obscures, surexpositions, le film exploite (de manière parfois un tout petit peu forcée) la palette des techniques du langage cinématographique pour exprimer le message clef du film: Ruben est rejeté de ce monde, il n’’a pas de place. Par le biais d’’un maniement habile de la profondeur de champ, Moreno se sert de l’’objectif pour signifier le rejet d’’un être dans le milieu où il évolue. Il filme la distance et l’’éloignement d’un homme, sans jamais décoller de son sujet. La profondeur de champ pour Moreno c’’est l’’exclusion et l’’inexistence signifiées du garde du corps. L’’acteur n’’est quasiment jamais filmé dans son ensemble. Nous ne recevons que des bribes de son humanité, des lambeaux d’’images de son corps, des sons qui signalent sa présence. Perdu dans des décors et des arrières plans aux lignes verticales (portes, lignes tranchées, décors urbains standardisés, parkings), le personnage est « encastré » dans un univers visuel  régi par les codes et les géométries spatiales arides. La seule ligne de vie qui pourra le faire respirer sera celle de la mer, unique horizontalité du film, court instant de liberté.  Ainsi Ruben est inexorablement prisonnier d’’une vie toute tracée, piégé dans un engrenage psychologique qui le mène au dénouement attendu.

El Custodio (le garde du corps) : photo Rodrigo Moreno © Sophie Dulac Distribution

Cet univers de cinéma crée très vite un climat dense, dominé par une tension qui va crescendo et qui s’’avère écrasante pour le spectateur. Le célèbre Julio Chavez joue avec brio l’angoisse et la claustration de Ruben. Petit à petit, nous plongeons dans le silence et l’’isolement de ce garde du corps, partageant intimement sa déréliction profonde, sa soumission, allant même jusqu’’à comprendre logiquement son geste fatal. Ce final est la seule issue qu’’il trouve, son espace de liberté, un des gestes qu’’on lui aura certainement appris durant sa formation…

Une tragédie, certes, une idée simple de scénario, certes mais une esthétique soignée pour une heure et demi de cinéma et, à la clef, un pur régal de cinéphile.

Rendez-vous sur sddistribution pour mieux connaître ce film sorti en salle en avril 2007

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