L’Ennemi de la classe / Rok Bicek / 2015

Affiche Film L'ennemi de la classe

© Paname Distribution

Puissance d’évocation, maîtrise formelle, esthétique de l’image : pour son premier film, Rok Bicek frappe fort. Tout en évoquant la crise de l’école, L’ennemi de la classe dévoile une société régie par les opinions publiques, plongée dans la crise de la transmission, l’abaissement du niveau culturel et où l’émotion a installé sa toute puissance. Une œuvre subtile et forte qui agit comme libératrice de paroles. Un très grand film.

À l’arrivée de leur professeur principal remplaçant, une classe de sympathiques lycéens se trouve confrontée à une discipline accrue et à un enseignement plus austère. Ce professeur d’allemand concentre vite toutes les critiques. Les élèves mènent ouvertement la fronde. La tension monte, et quand une jeune fille de la classe se suicide, la responsabilité du professeur parait indiscutable aux yeux de ses camarades. L’escalade des provocations ne fait alors que commencer, laissant les autres enseignants dépassés par les événements et les élèves face à toutes leurs violentes contradictions.

L'ennemi de la classe

© Paname Distribution

Un gros plan tremble presque imperceptiblement: dans le silence, la caméra s’attarde sur un visage d’adolescente perdue, le regard dans le vague. Ce sont les premières secondes de L’ennemi de la classe. De bout en bout, émanera de ce film cette même force silencieuse instable, une puissance intériorisée qui touche au plus profond. Entre documentaire et fiction, sans aucune bande originale si ce n’est la musique du piano présent dans l’histoire, le film est tourné souvent en plan rapproché. La caméra scrute les visages de ces jeunes et de leur professeur avec une esthétique de toute beauté. Tout en intériorité, leurs pensées, leurs sentiments ne nous sont pas livrés d’emblée. Bicek laisse au spectateur ce travail de ré-flexion. Ayant souhaité faire de la classe le microcosme de la société actuelle, il utilise une stylisation particulière en donnant au film une dominante de blanc pâle. D’autres éléments comme la rigueur du cadre, les ellipses, les nombreux hors champ contribuent aussi à rendre visible à l’écran les tensions intérieures de ces adolescents. Pour autant, le film ne devient jamais démonstratif, quitte à perdre du monde en route. Il laisse être. Rok Bicek justifie ces choix artistiques parce qu’il ne veut pas offrir une vision de monde extérieur. Il veut rester dans un huis-clos, parfois oppressant, comme l’était celui d’Entre les murs de Laurent Cantet, mais de manière plus stylisée et plus intériorisée. Ici le monde extérieur est hors de propos et pourtant les problématiques rencontrées par les adolescents et de leur professeur le rendent omniprésent. Le réalisateur explique que la Palme d’Or de Cannes en 2008 est pour lui un chef d’œuvre exemplaire en matière de film sur l’école et qu’il a constitué une source d’inspiration pour son travail.

Daša Cupevski L'ennemi de la classe

© Paname Distribution

Deux thèmes majeurs se croisent dans l’Ennemi de la classe: celui de la mort et celui de la crise de l’éducation et, par là, de la société.

Sur la question de la mort de l’autre, le film rappelle que celle-ci reste avant tout l’affaire des vivants, une question de Vie. Le professeur d’allemand tente d’accompagner ses élèves, bouleversés par le suicide de leur camarde, en leur faisant prendre de la distance et en tenant face à eux un discours de raison face au pouvoir des émotions. Il s’efforce d’expliquer aux jeunes le travail qu’ils vont devoir accomplir sur eux-mêmes pour surmonter la souffrance du deuil et la tentation de la révolte. « La mort d’un homme est davantage l’affaire des survivants que la sienne » leur dit-il, en citant Thomas Mann. En les ramenant à son enseignement, le personnage fait un acte de foi en la vie et dans sa tâche d’éducateur, qui, nous rappelle habilement ce film, est la source du métier d’enseignant.

La deuxième dimension du film est bien sûr la crise de l’école et de la société dans laquelle elle est constituée. Bien que ce ne soit pas ici notre propos, on peut faire remarquer le nombre croissant de films qui évoquent ce sujet actuellement, signe une fois de plus que le cinéma se fait caisse de résonnance et révélateur de questions qui travaillent intensément notre société contemporaine.  Le réalisateur qui fut un temps enseignant lui-même, affirme sans langue de bois dans une interview donnée en mars 2015 au Café Pédagogique que « dans toutes ses dimensions, la crise de l’école prend de l’ampleur ». Son film, bien que se déroulant dans un contexte slovène, montre comment l’institution éducative génère assistanat, perte de l’esprit critique chez les élèves et appauvrissement du niveau culturel. Ici ce n’est pas uniquement l’école qui est épinglée mais la société dans son ensemble, à commencer par la famille qui est le premier lieu de construction de l’identité. Robert Zupan, le professeur soit-disant « ennemi » de la classe, fonde son travail sur un retour aux rites, à l’exigence, au respect. Sa pédagogie se base sur la maîtrise des émotions. Sa rigueur ne passe pas. Elle provoque une tension qui, sur le coup, perturbe les rapports humains, mais qui, au bout du compte, longtemps après, s’avérera libératrice pour ces jeunes. Zupan apparaît à priori comme dépourvu d’émotions, peu affecté par ce qui se passe et notamment la mort tragique d’une de ses élèves. En réalité, il est animé d’une passion pour l’éducation scolaire qui lui fait prendre son travail très au sérieux, laissant peu de place au compromis. En interrogeant les fondements de la pédagogie et les sources de la rébellion de la jeunesse, le réalisateur interroge les bases de toute communauté humaine. L’arrivée de ce professeur aux pratiques austères dans un univers quelque peu démagogique où tout le monde fait « comme si », agit comme un révélateur : les personnages, jeunes ou adultes, doivent sortir de leurs retranchements et se trouvent ramenés à leur vérité, vérité de leur rapport au monde, vérité de leur rapport à l’autre…Le film montre enfin, avec beaucoup de justesse, les mécanismes liées à l’émotion et comment finalement nos relations humaines et sociales sont souvent piégées par celle-ci. L’impératif de l’immédiateté, symptomatique de la société actuelle, son incapacité croissante à gérer les frustrations, le tabou du « conflit », conduisent notre humanité à se laisser submerger par l’émotion, au risque de la perte de l’esprit critique. Ce film plein d’acuité montre en quoi cette constante de la réaction affective des personnages face aux événements peut engendrer au final des rapports humains proche de la tyrannie.

Zupan L'ennemi de la classe

© Paname Distribution

Beau, intelligent, puissant, ce film a, par-dessus tout, cette grande qualité de laisser le spectateur au pied du mur, et non Entre les Murs, film qui jouait plus sur une mode (le discours sur la crise de l’éducation)  et se faisait sentir dans son intention de faire « passer un message ». L’ennemi de la classe, lui, possède le don de renvoyer le spectateur face à lui-même, avec sa capacité d’analyse et son bagage de réflexion, sans jamais lui dire ce qu’il faut penser, sans jamais être dans le démonstratif. On ressort de ce film avec beaucoup de questions. On quitte la salle silencieusement, comme purgé d’un certain malaise ambiant qui imprègne ça et là notre vie sociale. Un film qui fait remonter à la surface ces moments enfouis où l’on sent plus ou moins consciemment que « ça ne sonne pas juste », que quelque chose est en train de se désagréger dans nos relations sociales mais qu’il faut bien jouer le jeu quand même. Rarement le cinéma permet, avec cette puissance d’évocation, un tel accès à notre intime profondeur, en agissant comme un déclencheur de paroles. L’Ennemi de la classe est un très grand film parce, toute œuvre artistique qu’il soit, il opère ce «grand dévoilement».

Rok Bicek Réalisateur

Rok Bicek © D.R.

Festival du film slovène, 4 prix ; Semaine internationale de la critique Venise, Prix Fedora ; Festival Premiers Plans d’Angers, Prix du public ; Festival de cinéma européen des Arcs, Prix Cineuropa ; Panorama du cinéma européen Athènes, Prix de la critique internationale ; Festival international du film de Bratislava, 4 prix ; Festival du film de Mannheim-Heidelberg, Prix des exploitants

Dossier de presse, fiche technique, photos et vidéos sur le site de Paname Distribution

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