American Sniper / Clint Eastwood / 2015

American Sniper : Photo Bradley Cooper

American Sniper : Photo Bradley Cooper © Warner Bros.

« Je suis pas un bouseux. Je suis du Texas »

American Sniper : Affiche

American Sniper : Affiche

Film qui a pour cadre le deuxième conflit en Irak entre 2003 et 2009, « American Sniper » trouve sa source dans l’autobiographie du personnage principal, Chris Kyle, tireur d’élite des Navy  Seal.  Son extrême habileté au tir sauve d’innombrables vies humaines sur le champ de bataille et les récits de ses exploits se multiplient. Il décroche le surnom de « La Légende ». Cependant, sa réputation se propage au-delà des lignes ennemies, si bien que sa tête est mise à prix et qu’il devient une cible privilégiée des insurgés. Malgré le danger, et l’angoisse dans laquelle vit sa famille, Chris participe à quatre batailles décisives parmi les plus terribles de la guerre en Irak. Mais en rentrant au pays, Chris prend conscience qu’il ne parvient pas à retrouver une vie normale.

En haut, Chris Kyle, sniper de la Navy ; en bas, Bradley Cooper jouant son rôle

En haut, Chris Kyle, sniper de la Navy ; en bas, Bradley Cooper jouant son rôle © D.R.

En quelques secondes, le cinéma de Clint Eastwood s’installe en tension et en densité. Dans une ouverture sans générique, on entend l’appel Allah Akbar du muezzin, très vite couvert par le grondement d’un char qui s’avance devant nous en contre plongée et vient occuper toute l’image. Le sujet est campé. « American Sniper » est prêt à se développer devant nos yeux, doté d’une structure filmique quasi mathématique. Un grand flash back, qui permet de connaître le héros à un moment crucial du récit, occupe la première partie du film : le personnage principal sera le point de vue unique adopté par Eastwood tout au long du film. Chris Kyle est sur le point de tuer un enfant qui tient une grenade. C’est ici le point de basculement pour un retour sur le passé de ce héros de guerre dont nous découvrons les origines, la propre enfance, l’histoire, bref sur ce qui fait son humanité. Cet habile flash back donne à lui seul toute la tonalité du film qui fera sans cesse des allers retours entre la vie personnelle du héros aux Etats Unis et son évolution guerrière sur le terrain en Irak. « American Sniper » est à la recherche de ce point de rupture qui marque l’ambiguïté d’un tel personnage et d’un tel sujet. Comment peut on être un tireur d’élite ayant plus de 160 morts à son actif et en même temps vivre en être humain comme bon père de famille ? La suite du film se découpe en quatre grandes opérations militaires pour s’achever sur la journée du 2 février qui scelle le film par des images d’archives. Une construction filmique précise donc pour un propos qui l’est moins.

« American Sniper » montre la guerre sous un angle parfois presque documentaire. Film d’action et film de guerre à la puissance bestiale, il dégage une violence primaire et profonde. A première vue, il  met en scène, avec de forts moments de suspens, le jeu tactique, la brutalité de la guerre qui – ce n’est pas une nouveauté – réveille les instincts les plus bas de l’homme. A ce titre, le film est très bien servi par Bradley Cooper qui, outre son impeccable jeu d’acteur, incarne une force brute. Pour les besoins du film, l’acteur a du transformer son propre corps. Il a effectué six mois de musculation intensive et suivi un régime protéiné afin d’incarner, aussi par son physique, cette bestialité guerrière. Doté d’un montage nerveux, utilisant très rarement la musique mais usant plutôt de brefs effets sonores qui relancent le rythme du film, « American Sniper » nous plonge donc de manière crue et réaliste dans la violence et la terreur.

Cependant, le cinéaste entend rejeter la violence en même temps qu’il la montre. Filmer la guerre et, à travers elle, en venir à en être saturé de dégoût. Par un jeu de miroir progressif entre les snipers de chaque camp, qui culmine dans un face à face final, nous entrons dans l’univers intime des deux forces en présence. Ainsi, derrière les actes de guerre, une humanité prend petit à petit corps : tout comme Chris Kyle a sa vie de père de famille, les Irakiens eux aussi ont leurs proches, leur intimité, leurs habitudes quotidiennes…

Parallèlement, Eastwood décrit avec une habileté quasi mécanique le processus de déshumanisation qui touche son héros. Ça et là, par petites touches, le spectateur capte les éléments de ce processus psychologique destructeur où finissent par s’entremêler, dans un non sens, sa vie de famille, le bonheur de son jeune foyer et son travail routinier de meurtrier. La vie de Chris Kyle devient de plus en schizophrénique, condamnée à tenir ensemble, telle une malédiction, l’image de tendre innocence de son nouveau né et celle des corps décapités pendus au croc de celui que l’on appelle Le Boucher. Notions de bien et de mal finissent par se brouiller et sont à l’origine du malaise dégagé par « American Sniper ».

American Sniper : Photo Bradley Cooper

American Sniper : Photo Bradley Cooper © Warner Bros.

Ce double postulat, montrer la cruauté glaçante de la guerre et distiller un propos antimilitariste, constitue à la fois la force et l’ambivalence du film. En effet, les choix de mise en scène d’Eastwood, notamment la manière progressive et discrète qu’il a de filmer la déréliction de son héros, frise parfois l’ambiguïté. « American Sniper » semble hésiter entre une certaine fascination pour la violence et les armes, présente dans les anciens films de Clint Eastwood – on peut penser ici à « Magnum Force » ou « Haut les flingues » – et le rejet de celle–ci propre aux réalisations de sa seconde partie de carrière  dont Gran Torino est un exemple majeur.

L’ambiguïté vient du fait que le cinéaste fait une grande confiance au discernement du spectateur, à sa capacité à lire entre les plans, quitte à laisser un public sans repères au bord du chemin, sans la distance nécessaire. Le malaise causé par l’horreur de la guerre s’installe avec réserve et finesse, il vient de l’enchevêtrement entre un système de valeurs lié au patriotisme américain, et celui lié à la guerre qui autorise le meurtre du prochain en face à face. Cette ambivalence donne au film toute sa subtilité mais un je ne sais quoi prête à penser que Clint Eastwood peut lui-même avoir eu du mal à transcrire sa volonté de faire un film anti–guerre, anti–arme, tout en faisant le choix de raconter la vie d’un héros de guerre, symbole de l’Amérique victorieuse. En témoigne la fin décevante du film dédiée à l’hommage national rendu au sniper où l’on ne sait plus vraiment si l’on doit y voir une image sacrificielle d’un homme portant les plaies de l’humanité blessée ou celle, glorieuse, d’une Amérique légendaire, fière de son héros.

American Sniper : Photo Bradley Cooper © Warner Bros.

American Sniper : Photo Bradley Cooper © Warner Bros.

Une chose est certaine : avec «American Sniper», Clint Eastwood poursuit, en tant que réalisateur, comme une sorte de long repentir vis-à-vis du temps où son cinéma était rempli d’inspecteurs Harry. Il  interroge la culture de la violence aux Etats–Unis, accompagnée de son culte pour les armes à feu. Campé par un Bradley Cooper, rustre et bestial aux yeux d’ange, Chris Kyle incarne ce mythe de la conquête. Il est, comme il le dit, fier « d’être du Texas ». Et c’est dans les premières évocations de son histoire qu’il faut trouver le sens de ce récit qui fait du tireur d’élite aux origines rurales une gloire de l’Amérique en Orient. Kyle, avant de s’engager dans l’armée, était un amateur de rodéo, il voulait devenir fermier. Il représente la figure parfaite du cow–boy, symbole de la conquête de l’Ouest, figure allégorique de l’Amérique, tout au long de son histoire, jusqu’à aujourd’hui, sur les terres d’Irak…

Retrouvez ici le site officiel du film

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