The Road to Guantanamo / M. Witerbottom et M. Whitecross / 2006

Affiche The road to Guantanamo

© CTV INternational


NOCES BARBARES

Septembre 2001. Quatre copains anglais de Tipton se rendent au Pakistan, leur pays d’origine, pour le mariage d’un ami et prendre quelques jours de vacances. Des jeunes qui partent à l’aventure, en virée comme tant d’autres.
Ici malheureusement le voyage s’avère dramatique, l’histoire bascule dans l’horreur.

Un concours de circonstances hasardeuses et la bande de copains se retrouve pris au piège en plein cœur du bombardement américain  post 11 septembre qui ravagea les villages talibans en Afghanistan. Peu de temps après ils sont arrêtés par l’armée américaine et envoyés en prison à Guantanamo Bay à Cuba. Ils y passeront plus de deux ans dans des conditions inhumaines de détention. L’un d’entre eux ne reviendra jamais de ce périple. Otages de l’Histoire, victime du hasard, ils deviennent le symbole de ce que le destin peut infliger à ceux qui ont le malheur d’être à la mauvaise place au mauvais moment.

Gros plan sur Georges Bush qui part en croisade contre Ben Laden,  visages des vrais témoins qui racontent, prise de son remarquable, musique judicieusement choisie… Quelques images suffisent… En quelques secondes, le cinéma s’impose. Stupéfiante et rare la vitesse avec laquelle on entre dans ce film !  Le spectateur est happé, immédiatement pris dans la densité du récit. Une réalisation aux multiples mailles, au montage serré et aux effets toujours maîtrisés, sans voyeurisme. Tous les éléments de la mise en scène concourent à plonger le spectateur au cœur des enjeux humains du  drame, à « hauteur d’homme » dirait-on, sans se focaliser sur l’horreur de l’image, …

Ce devait être un rendez-vous de noces et de fête. Ce fut une rencontre avec l’horreur et la barbarie. Les quatre jeunes protagonistes de 20 ans vont vivre une entrée accélérée dans le monde des adultes, un monde de violence et de guerre où règne la loi de la domination. Ce mauvais rêve, ce cauchemar éveillé qui fait froid dans le dos, c’est The Road To Guantanamo, une épopée dramatique, une histoire d’incompréhension, d’ignorance et de préjugés qui conduit ses héros malgré eux dans un voyage initiatique au pays du Mal qui existe au fond de l’homme.

The Road To Guantanamo est l’illustration de différents  points de  rupture au cinéma, d’un certain art du renversement.

Rupture avec le genre cinématographique d’abord. Ce n’est ni un documentaire, ni une fiction ni un reportage ni un road movie mais bien l’alliance finement retrouvée des quatre, dans le respect éthique le plus absolu du sujet traité. D’où la difficulté de qualifier et de classer ce film.  Les réalisateurs ont été avant tout emportés par une histoire humaine, ils n’ont pas cherché l’effet. On sait combien le genre documentaire connaît un renouveau au cinéma. Là où  Michael Moore, d’une manière en fait très égocentrique, cherchait le pamphlet, Winterbottom et son acolyte veulent surtout témoigner, exposer une situation humaine de gens ordinaires au cœur d’une situation extraordinairement violente. Le film se situerait d’avantage du point de vue humanitaire (les droits de l’homme)  à l’image d’Amnesty International qui a soutenu et accompagné la distribution du film. En ce sens, Guantanamo ne représente que la partie visible de l’iceberg. Les détentions secrètes, les restitutions, les procès inéquitables et les « disparitions » favorisent la torture et créent des dissensions. « A terme, précise Amnesty, ces pratiques nous mettent tous en danger ». Combien de fois  pense t-on à l’holocauste en voyant les images de The Road To Guantanamo. Un camion emporte les captifs en prison, les corps sont entassés dans la chaleur et  l’obscurité, voyage interminable au terme duquel peu survivront… Nous revoilà 60 ans en arrière avec les trains d’Auschwitz.

Photo The road to Guantanamo

© CTV International

Autre point de rupture celui qui délimite la fragile frontière entre la réalité de nos existences et le cinéma. Où se termine  le cinéma ? Où commence la vraie vie ?  The Road To Guantanamo est à la recherche de ce moment renversant et spirituel où tous les effets du cinéma et de la réalisation ne peuvent plus rien pour laisser place à la pure vérité, aussi tragique soit-elle. Celle de la barbarie qui existe dans le cœur de l’homme et qui touche au plus profond de notre cœur. La  réalité n’en ressort que d’avantage et fait froid dans le dos. Le film montre combien le septième art peut être un matériau de création au service de l’humanité. Cinéma du réel comme témoin de l’existence, au service de l’Histoire.

Photo The road to Guantanamo

© CTV International

Cinéma, point de la rupture et du renversement enfin parce que cette histoire est extra-ordinaire, en dehors de l’ordinaire de l’existence. De ces moments tellement forts que l’on se demande si l’on est pas en train de rêver alors que c’est bien réel. The Road To Guantanamo pose directement la question du sens. Pour ces 4 garçons, il y a un avant et un après leur passage de deux ans à Guantanamo. Cet épisode a changé leur vie et a transformé leur manière de voir les choses. Point de rupture où le hasard a tout fait basculer. La virée à l’aventure vers l’Afghanistan s’est transformée en cauchemar.  Il arrive que dans nos existences, un événement violent, inattendu et bouleversant, dramatique ou heureux, vienne tout chambouler et fasse surgir la question du sens de l’existence. Pourquoi moi ? Pourquoi est-ce arrivé ?  Début d’un parcours spirituel où l’homme se découvre dépassé, relié à l’universel. The Road To Guantanamo, au-delà de son contexte historique, détient le grand mérite de faire place à cette question.  Il traite de ce moment de retournement où l’homme se découvre fragile, au-dessus d’un dessein qu’il ne maîtrise pas,  confronté à l’expérience du mal. A cette question le film apportera une timide réponse finale. Les noces auront bien lieu, les 3 jeunes reviendront chez eux, la vie reprendra ses droits. Tout cela  après l’épreuve du feu, après un passage coûteux par les bas-fonds de notre humanité. Mais à quel prix … ?

Note de l’auteur : cet article a été publié sur le site Ecran Noir ainsi que sur le site Signis 
Retrouvez également de nombreuses infos sur ce film sur le site du distributeur Film Four 

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