Les Français toujours plus cinéphiles mais de plus en plus exigeants

Les fauteuils d'une salle de cinéma à Paris

Les fauteuils d’une salle de cinéma à Paris © Loic Venance / AFP/Archives


1895. Date de naissance du cinématographe. Pour la première fois dans l’Histoire, le public du Grand Café de Paris découvre stupéfait les images animées des frères Lumières. Aujourd’hui 2015, le cinéma est un des arts les plus fréquentés et les plus puissants. Cette popularité était pourtant loin d’être acquise. Au départ on considérait cette invention comme une trouvaille scientifique destinée à faire les beaux jours des fêtes foraines. Une curiosité sans avenir en somme…Curiosité belle est bien devenue Art ! Et même le septième. La France l’a inventé, les Etats-Unis l’ont industrialisé.

Art et industrie. Moyen d’expression et illusion. Reflet du monde, du prochain et usine à rêves.  Le cœur du dilemme. Entre les deux, le cœur du cinéma balance. Pour le meilleur et pour le pire… Remplir les salles, attirer la clientèle oui, mais à quel prix ? Comment trouver un juste équilibre ? Comment réagit le public ? Qui est-il aujourd’hui ? Sur ces sujets, l’évolution commerciale du septième art donne des informations précieuses. Questions qui ne datent pas d’aujourd’hui. A. Malraux en avait déjà fait une belle synthèse en déclarant : «Il y a un cinéma pour passer le temps et un autre pour comprendre le temps ».

Face au cinéma « commercial », le cinéma art et essai tient une place à part sur le marché. Même si son chiffre d’affaire n’atteint  pas celui des grands succès du box office, il conserve une clientèle fidèle et cinéphile. Rien qu’à Paris on compte une quarantaine de salles classées art et essai. Ce cinéma cultive la diversité et l’ouverture d’esprit. Il s’agit de films étrangers de différentes nationalités pas seulement américains. Des films destinés à un public très divers, pas seulement les jeunes mais aussi les familles et les personnes âgées. Les salles programment des œuvres originales, peu connues et engagées; elles maintiennent à l’affiche des films de qualité diffusés trop brièvement dans les circuits et proposent des rétrospectives. Un cinéma pour intellectuels ? Pas du tout ! Aujourd’hui ce genre réserve des surprises et parfois même connaît des succès commerciaux inattendus. C’est ce qui s’est passé avec Depuis qu’Otar est parti. Ce film de Julie Bertuccelli dressant le portait de trois générations de femmes en Ukraine a raflé de nombreux prix et fait un  parcours honorable dans le salles en dépassant le chiffre de 100 000 entrées en France. Autre exemple: première semaine de sortie à Paris, Osama, film sur les talibans,  fait 2000 entrées aux « 7 Parnassiens » qui s’est situé ainsi en 2ème position après le grand complexe UGC ciné cité les halles. « Un  score assez rare » précise Mme Masset, directrice du cinéma.

Loin devant, caracolent les grands succès du box office. Un cinéma de la forme plus que du fond, du grand spectacle de pur divertissement. En 2003 par exemple, Le monde de Nemo, Taxi 3, Matrix Reloaded et Le Seigneur des anneaux furent les 4 premiers films du box-office avec plus de 5 millions d’entrées chacun. La recette est simple: de l’action à l’état pur, des effets spéciaux, du rêve, de la vitesse et… une grosse promotion publicitaire ! Le public jeune se précipite sur ce genre de superproductions qui leur sont destinés. Les producteurs le savent bien: les 15-35 ans représentent le public majoritaire au cinéma. Les superproductions ont toujours existé depuis Naissance d’une Nation en passant par Ben Hur jusqu’à Star Wars Le phénomène n’est pas nouveau. Le grand spectacle, notamment de science­fiction, est rémunérateur. Ce qui a changé depuis ces 30 dernières années c’est l’intrusion du numérique dans les films qui permet des effets spéciaux époustouflants et toujours plus parfaits. Mélies peut aller se rhabiller avec son voyage sur la lune ! Aujourd’hui les réalisateurs recherchent la qualité des effets spéciaux  pour un public jeune de plus en plus exigeant sur la qualité visuelle du spectacle. C’est la course au toujours plus rapide toujours plus innovant.  Les ados ont ainsi consommé en masse la série des Harry Potter ou des Matrix aujourd’hui celle des Hunger Games ainsi que les jeux vidéos qui vont avec. Ces films leur présentent un univers de magie, de sport et de virtuel  dont ils sont friands.

Affiche de Hunger Games

Affiche de Hunger Games

La baisse de la fréquentation en salle inquiétait les professionnels du cinéma il y a 10 ans, aujourd’hui ces chiffres explosent, les français ont repris le chemin des salles comme jamais. En 2014: 208 millions de spectateurs, soit le 2e meilleur résultat depuis 47 ans (211,5 millions d’entrées en 1967 et 217,2 millions en 2011). Ce score, et une augmentation de 7,7% par rapport à l’an dernier, représentent de très bons chiffres. Tout comme mérite d’être souligné le rééquilibrage entre les entrées des films français (44%) et américains (45%), alors qu’en 2013 le ratio était de 33 contre 54%. Les raisons de la baisse ou de la hausse du taux de fréquentation? Elles restent parfois floues. L’argument du prix ? Il ne tient pas trop: le prix du théâtre ou d’un concert est  plus élevé que celui du cinéma et que dire du prix d’une entrée pour un match de football !  Le DVD ? Il n’empêche pas la fréquentation des salles, les Français aiment le grand écran. Ils demeurent très attachés à la sortie au cinéma. Ils y vont plutôt le soir entre amis ou en couple, dans la journée pour les enfants, les personnes âgées, les chômeurs… Une affaire de goût plutôt. Le public suit s’il trouve divertissement et intérêt réunis, s’il peut s’évader tout en ayant un spectacle de qualité. Voilà pourquoi la thématique, le scénario, la mise en scène tiennent un rôle essentiel aux yeux des producteurs quand ils investissent dans la réalisation d’un nouveau film. La création française reste dynamique et diversifiée. Les comédies se sont imposées au sommet du box office aux côtés des grandes sagas hollywoodiennes. On comprend pourquoi. Les spectateurs ont recherché des sujets capables de les sortir d’une actualité particulièrement éprouvante. Et c’est une des missions des créateurs que de sortir le public d’une réalité souvent morbide. Rappelons–­nous Les Choristes par exemple, scénario au départ considéré comme voué à l’échec… Jacques Perrin et C. Barratier ont pourtant fait mouche et on rencontré un large public à la recherche de sentiments profonds et humains.  Mieux encore – et c’est l’apanage du public français- la curiosité pour des oeuvres et des artistes singuliers ne s’est pas démentie. De plus en plus le public français fait preuve d’exigence. Il recherche un cinéma à la fois grand public, abordable mais aussi exigeant sur la création. Progressivement donc la séparation traditionnelle entre le genre « art et essai » et le  purement « commercial » tend à diminuer.

Les Choristes : affiche Christophe Barratier, François Berléand, Gérard Jugnot

Les Choristes : affiche Christophe Barratier, François Berléand, Gérard Jugnot © Pathé Distribution

Grand et beau spectacle: pourquoi pas. Mais parfois le terrain est glissant. Certains films usent de l’émotion et du spectaculaire pour faire vendre en repoussant les limites. Violence, univers virtuels, autant de domaines dont usent les films pour créer l’événement marketing. Tueurs nés ou Scream avaient soulevé des polémiques pour incitation au meurtre. En 2001 l’affaire autour du film Baise moi de Virginie Despintes alliant sexe et violence a posé de gros problèmes de censure. Le film de Mel Gibson  La passion du Christ  a alimenté le débat parce qu’il montre des images de torture qui demande au public une interprétation spirituelle et une culture biblique. Or tout le monde ne les a pas. Au nom de la liberté d’expression artistique, de plus en plus de films vont dans les extrêmes du montrable. Certes on peut parler de tout mais comment le montrer ? Telle est la question. Or un cinéaste responsable ne peut éviter de s’interroger sur la répercussion de son oeuvre. Les images ont un impact sur l’esprit du public notamment s’il est jeune, sans repères et privé de lieux de discussion. Lorsque le cinéma joue sur le spectaculaire et sur l’émotion il mène un double jeu parfois risqué. Au spectateur d’être connaisseur et d’avoir une distance par rapport à l’image et donc d’avoir un potentiel d’analyse et d’interprétation.

Savoir regarder un film. Apprendre à décrypter une image et sa charge de sens.  Des enjeux pour aujourd’hui. C’est ce à quoi œuvrent bon nombre d’associations de cinéphiles dans les ciné-clubs, de critiques et d’analystes.

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