Agua / Veronica Chen / 2006

Agua : Photo Veronica Chen

Agua : Photo Veronica Chen : © Tadrart Films


«J’ai tenté de créer une expérience visuelle qui aille au-delà des références verbales habituelles et qui pénètrent directement le subconscient de son contenu émotionnel et philosophique. J’ai eu l’intention de faire de mon film une expérience intensément subjective qui atteigne le spectateur au niveau le plus intérieur de sa conscience juste comme fait la musique. Vous avez la liberté de spéculer à votre gré sur la signification philosophique et allégorique de ce film».

Ce n’est pas la réalisatrice Veronica Chen mais Stanley Kubrick qui parle ainsi de 2001 l’Odyssée de l’espace,  il y a presque 40 ans dans « The making of 2001 ». Et pourtant la réalisatrice aurait pu de toute évidence s’exprimer de la même manière au sujet de Agua, son dernier film. Expérience de cinéma inédite, Agua présente un univers visuel original qui marque la mémoire. Le film restitue des images et des sensations venues des profondeurs de l’inconscient. Des signes qui ne trompent pas: nous avons à faire à une œuvre qui parle la langue du Cinéma.

2001 et Agua

Fait inattendu, Veronica Chen rejoint directement l’univers de Kubrick. L’atmosphère de son film peut rappeler sans difficulté celle, froide et «désensibilisée», de 2001.  Elle est parvenue à rendre à l’écran un univers visuel novateur où le travail de désengagement émotionnel des acteurs fait ressortir le langage formel du cinéma. Des images fascinantes au pouvoir attractif qui explorent le terrain de notre humanité et l’évolution des corps, au-delà de l’intelligence cérébrale. Comme Kubrick, Veronica Chen exprime des émotions et des sensations situées au cœur de la conscience humaine. L’histoire de ces deux nageurs n’est qu’un support pour créer un cinéma du ressenti qui conduit au spirituel. Le schéma global de Agua reprend de manière étonnante la structure du film de Kubrick. L’aube de l’Humanité de 2001 (le désert de l’ouverture de Agua), la traversée de l’homme au-delà de l’infini dans l’espace (la traversée dans l’eau, le dépassement de soi-même), enfin le fœtus annonciateur (la naissance finale du bébé de Chino). Que l’on parle de Dave Bowman  ou des nageurs de Santa Fe, les personnages sont appelés à devenir des êtres nouveaux. Les images de nouveaux-nés qui clôturent les deux films sont une allégorie de la transmission et de la renaissance.

Le langage cinématographique de Agua

Une des raisons de la réussite d’Agua (et du succès qu’on lui souhaite) se situe dans l’exigence artistique que s’est imposée la réalisatrice pour retranscrire l’unité de son univers visuel. Le film ne quitte jamais sa tonalité. Les images conservent une véritable homogénéité. La cinéaste avait dès le départ une vision très précise de ce qu’elle voulait montrer et ce, avant le tournage, dans le travail d’écriture. Nourrie par ses études en littérature, elle sait utiliser la caméra comme une formidable plume descriptive de l’intimité du cœur  humain.

Agua : Photo Veronica Chen

Agua : Photo Veronica Chen © Tadrart Films

Deux nageurs, l’un ancien champion et l’autre jeune recrue qui rêve de le devenir, nouent des liens étranges où les défaites du premier susciteront les réussites du second.

Les deux personnages, Chino et Goyo, viennent de mondes différents et se rencontrent, au sens propre et au sens figuré, de manière accidentelle. Dès le départ, un lien spécifique se forme entre ces deux hommes. Pudeur masculine ?  Gêne ?  Rapports énigmatiques ? Quoiqu’il en soit, ils ne savent pas se parler. Ils se comprennent dans l’intimité de leurs attitudes et le langage de leurs corps. Ils vont devenir des transmetteurs de vie l’un pour l’autre. La réalisatrice permet au spectateur d’entrer dans la conscience et le silence intérieur des personnages. Pour cela elle s’appuie sur le thème visuel de l’eau qui donne au film son identité. Avec une photographie à dominante de bleus pour les prises de vue en intérieur et de marrons-verts en extérieur, elle filme les acteurs dans un monde froid et difficile (la difficulté de vivre, la pauvreté de Santa Fe). Mais ce qui l’intéresse encore plus  en tant que cinéaste est la retranscription de la vie intérieure de ses personnages. Ce choix de la photo lui permet d’y parvenir en partant du physique des nageurs et de la sensualité de leur corps dans la natation, pour nous faire entrer dans leur for intérieur. Une approche cinématographique qui va de l’extérieur vers l’intérieur de l’être.  Traduisant l’intensité de la concentration du sportif et le travail répétitif des mouvements, l’image capte en gros plan les yeux, les épaules, la bouche , saisissant ainsi l’organisme comme morcelé et non plus comme un tout. Cette insistance sur les parties du corps exprime une frontière entre l’intériorité de l’être et le monde qui l’entoure. La nage est montrée comme une attitude quasi-monacale où l’homme dans la maîtrise de son mental, cherche à être en harmonie avec les éléments dans lesquels il évolue. Pour Goyo comme pour Chino, l’eau constitue l’élément dans lequel ils trouvent leur équilibre et leur unité («Hors de l’eau il étouffe » dit de l’entraîneur de Chino au sujet de son jeune élève). Elle représente le lieu de leur lutte pour être eux-mêmes. La ligne droite constituait l’intuition de départ du film: la ligne au fond de la piscine  comme ligne de vie. La réalisatrice a donc fixé un rail au fond de la piscine pour installer un travelling; celui-ci, en contre plongée, court sur toute longueur du bassin (Les cameraman devaient tourner avec des tubas et des palmes !). Il en résulte des prises de vue rares et visuellement très pures. Chino nage.  Les mouvements de ses bras s’enchaînent dans un mouvement régulier et précis. Et voilà que le battement des bras évoquent tout à coup des battements d’ailes, le corps semble comme en apesanteur, eau et ciel se confondent dans des moments instantanés de pur poésie. L’eau devient comme par magie l’espace de la liberté et le lieu de l’envol.

Un excellent travail sur le son fait entendre les sensations sonores perçues sous l’eau. Il nous fait écouter le souffle, la respiration (qui renvoie à celle de l’astronaute de 2001 projeté hors du vaisseau dans le vide l’espace), le battement du cœur, le rythme du corps évoluant dans l’eau. Pas de musique dans Agua sinon celle de l’environnement sonore lui-même. Les bruits finissent par devenir l’expression de la vie, le cadre musical du film lui-même.

Au-delà de sa virtuosité technique, le langage de Agua laisse ainsi place à un monde poétique et esthétique où prime la pureté des émotions visuelles. Des images hypnotiques dans lesquelles on se plonge. Le film flirte même avec le genre du fantastique et permet de faire accéder le spectateur à une dimension méditative et spirituelle.

L’eau comme lieu de combat, de dépassement et de transmission

L’eau comme on le sait représente un élément universel que l’on retrouve dans toutes les cultures et dans toutes les religions.

Source du bien et du mal,  lieu de la mort (la noyade) comme de la vie (le liquide amniotique), l’eau représente le lieu du passage, de l’incertain et du mouvant. Elle symbolise dans Agua la vie que mène les deux personnages, une vie fragile et marquée par l’adversité.

Le combat des nageurs est exprimé à travers le symbole de ligne droite, la longueur à effectuer, l’effort du corps pour atteindre l’objectif (« temps, arriver, toucher, virage…Tu vois la croix qui se rapproche » répète en leitmotiv  la voix off durant les prises de vue en piscine). La réalisatrice exprime le combat psychologique et spirituel qui prime dans la prouesse sportive et la maîtrise du corps par l’esprit. La métaphore sportive renvoie à la fois au combat intérieur mais aussi au combat extérieur lié au quotidien dans une société pauvre.

Agua : Photo Veronica Chen

Agua : Photo Veronica Chen : © Tadrart Films

L’eau représente l’élément dans lequel les nageurs peuvent se dépasser, aller au-delà de leur misère humaine pour y exprimer leur dignité et l’épanouissement de leur être. Elle est l’espace où la grâce peut couler, le lieu qui les sauve d’une condition de souffrance.

Ce dépassement s’opère à travers la transmission qui est le sens profond de ce film. Dépassant le conflit de la séparation du corps et de l’esprit hérité de la philosophie grecque, Veronica Chen apporte au final  une réponse à la question de l’unité de la personne et du sens de son existence à travers le thème du don. Le nouveau né est l’illustration symbolique de ce don, la promesse d’un renouveau. En lâchant prise, en quittant la compétition, l’ancien champion permet au plus jeune de renaître, de se remettre de nouveau à nager et de repartir dans la vie. L’abandon de l’un laisse la place à l’autre. Agua affirme donc qu’il n’y a pas de vie qui ait un sens sans la transmission à l’autre qui est le signe d’un au-delà de la vie et le lieu où l’homme trouve tout son accomplissement ici-bas.

Note de l’auteur : cet article a été publié sur le site de Tadrat,  distributeur du film , pour le jury Signis du Festival d’Amiens en 2006 ainsi que sur le site de Signis, association catholique mondiale pour la communication

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