Amen / Costa Gavras / 2002

Affiche Amen Costa Gavras

© Pathé Distribution

« La plus grande tromperie du diable, c’est de faire croire qu’il n’existe pas »

Ceux qui ont voulu y chercher un peu de scandale à l’image de cette affiche qui a fait couler beaucoup d’encre ont été déçus. Si on le regarde objectivement, Amen ne concentre pas ses attaques sur l’Eglise mais sur toute institution humaine en général et plus encore sur l’incapacité individuelle de l’homme à regarder la réalité en face. Voilà pour la polémique passée…

Il s’agit d’une histoire stupéfiante: Kurt Gerstein, officier SS, est chargé du fonctionnement des chambres à gaz; il découvre avec horreur qu’il travaille en fait à l’extermination des juifs. Il veut faire la vérité et entame alors un combat contre le mutisme; dans ses efforts un jeune prêtre le soutient, alors que le pape Pie XII reste réservé sur la question.

Photo Costa Gavras Ulrich Tukur

Ulrich Tukur © Pathé Distribution

Plus soucieuse du fond que de la forme (certains décors sont très criards) la réalisation n’en reste pas moins remarquable au niveau cinématographique: le cinéaste refuse l’effet pathos « à la Spielberg » comme dans la liste de Schindler. Le spectateur ne voit pas d’images de juifs exterminés dans les camps. Ce parti pris met en valeur le rythme et l’unité stylistique du film. Tout en pudeur, Amen détient une puissance d’évocation très intense à l’image de cette scène d’anthologie où Gerstein, entraîné par ses collègues SS, découvre pour la première fois par le trou d’un oeil optique l’inimaginable horreur de la crémation dans les chambres à gaz. Des regards fauves se croisent alors entre SS qui jouissent silencieusement de l’horreur telle une meute. Gros plans sur les voyeurs, gros plan efficace sur la réaction de Gerstein et tout est dit: un sentiment de profond malaise, un retour à l’animalité, des images qui évoquent le péché de l’humanité, l’Ennemi intérieur. Le Mal trouve ici un mode de représentation à l’écran particulièrement parlant.

La question essentielle du film porte sur la connaissance qu’avait le pape Pie XII des chambres à gaz

Au-delà de l’aspect artistique, la question essentielle du film porte sur la connaissance qu’avait le pape Pie XII de l’existence des chambres à gaz. Et, même si les repères historiques restent flous, le film est d’autant plus réussi qu’il ne craint pas de montrer la complexité du problème, en évitant le manichéisme et le simplisme. Les institutions contestées (les Eglises, les Etats-Unis, le régime nazi) sont présentées de façon nuancée. En ce qui concerne l’Eglise catholique, il n’est en aucun cas fait allusion à une quelconque complicité ou connivence avec le régime nazi. Certes, selon les propos des historiens (cf. propos de René Rémond dans Paris Match n°2754 P79), il faut écarter l’idée que Pie XII ne savait pas. Il était aussi bien informé que la plupart des chefs d’état mais il serait faux de laisser croire qu’il n’a rien fait ni que l’Eglise n’a rien fait. En France, par exemple, en 1942, les évêques protestent contre les rafles avec énergie et inquiètent Laval dans ses opérations. Pie XII s’est interrogé sur l’efficacité qu’auraient ses prises de position mais il croyait d’avantage à l’efficacité de la diplomatie. L’anticommunisme du Vatican a aussi certainement conditionné des attitudes politiques précises. Dans son discours de Noël en 1943, il a une phrase pour condamner les persécutions en raison des races mais à aucun moment il ne prononce le mot « juif ». Il a eu l’impression d’aller à l’extrême limite de ce qu’il pouvait dire. Le diplomate avait pris le dessus sur l’homme d’action, le chef d’état. Mais pour l’Eglise comme pour le reste de l’opinion publique, ce n’est qu’en 1945 que l’on a mesuré l’ampleur des atrocités. Il nous faut un instant imaginer la difficulté pour ceux qui n’étaient pas sur place d’envisager qu’on organisait la mort dans des camps. La réalité était tout simplement incroyable au sens littéral du terme. Des hommes s’étaient mis à la place de Dieu et assouvissaient leur désir de toute puissance par l’utilisation d’une violence sans limite. Regardons autour de nous aujourd’hui les fanatismes et les désirs de puissance sans limites n’ont pas disparu de la planète, loin de là !

L’ennemi intérieur

Mais Amen va plus loin que de dénoncer les limites et les faiblesses d’un appareil institutionnel, qu’il soit militaire, ecclésial ou politique dans le combat pour la vérité et le respect de l’être humain. Il montre qu’il y a en chaque homme cet « ennemi » qui empêche l’individu de voir les choses telles qu’elles sont: la peur, la violence, le mal qui s’empare de l’humanité pour la défigurer et la corrompre. Voilà pourquoi le film atteint une dimension univserselle. Lorsque le prêtre s’embarque dans le train pour les camps de la mort afin de comprendre  » pourquoi Dieu laisse mourir ses enfants ici », Amen pose la question de l’existence de Dieu. Est-il possible qu’il existe un Dieu quelconque alors que des millions de personnes sont mortes de la sorte. Comment Dieu a t-il pu laisser l’humanité descendre aussi bas ? La réponse à cette question nous ne l’aurons jamais mais c’est peut être Pie XII dans le film qui s’en approche le plus lorsqu’il déclare: « Qui mieux que nous peut savoir ce que c’est qu’être père ? C’est une couronne d’épines… ». Qu’on soit croyant ou pas, on est alors certain que loin de « dénoncer » l’Eglise, le film a saisi une dimension importante de la foi au sens commun du terme sans parler de religion. Le croyant est celui qui regarde la réalité en face y compris la réalité du mal, celle de la faiblesse humaine et du doute et qui arrive à aller au-delà, à dépasser ce qui empêche son épanouissement… Cela s’appelle l’espérance !

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