La Nuit nous appartient / James Gray / 2007

Affiche La Nuit nous appartient (We own the night)

© 2929 Productions


Au nom du Père

La Nuit nous appartient tire son titre de la devise de l’Unité criminelle de la police de New York chargée des crimes sur la voie publique. Pour son troisième film   (après Little Odessa et The Yards), James Gray signe un drame criminel sur une famille piégée dans la guerre de la drogue qui fit des ravages à New York à la fin des années 80. Le scénario fait s’imbriquer un conflit familial intime dans un contexte public de lutte policière contre les trafiquants. Que ce soit par sa beauté plastique, son jeu d’acteurs ou par son intensité dramatique et son suspens, ce nouveau film de James Gray est sur de nombreux points exceptionnel.

Une oeuvre dans la lignée du film noir

Sur le plan du film policier, James Gray s’inscrit d’abord dans la lignée du film noir. Avec le même souffle épique que ses maîtres Scorsese ou Coppola, il met ses pas dans la tradition du film policier et de gangster. Son film instaure un climat de tension constante qui ne vous lâche plus jusqu’à la fin, comme une épine dans le coeur. Le réalisateur met en scène des personnages perdus, engloutis dans de grands et majestueux décors baroques. En confiant la photo à Joaquin Baca-Asay il obtient une image aux tons jaunes et ocres qui donne aux scènes des allures de crépuscule. Grâce à sa caméra expressive et à son sens artistique, James Gray  plonge le spectateur dans l’atmosphère du film noir. Le réalisateur, à la manière d’un Kubrick, se passionne aussi pour la musique. Il fait des choix judicieux en ce domaine pour donner de l’ampleur émotionnelle à son film. La musique disco particulièrement bien choisie évoque les années 80 et rythme le film en lui donnant du souffle. Pour les émotions plus intimes, il utilise avec brio des musiques plus classiques.  L’entière qualité du scénario donne donc à l’intrigue policière un relief particulier. Nous évoluons dans une atmosphère dense accompagnée d’un  suspens qui pétrifie le spectateur jusqu’au bout.

Une tragédie familiale

Au-delà du film policier, La Nuit nous appartient est surtout une tragédie familiale qui dégage une intensité émotionnelle et spirituelle  rarement vue à l’écran. Ecrasés par leur destin, ces personnages shakespeariens sont placés d’emblée sous le regard divin (le nœud de l’intrigue familial se noue dans une église sous le regard de la croix). Chacun cherche son salut et le terrain de la lutte policière sera le décor d’une rédemption familiale vécue dans le feu et les larmes. Face à l’impartialité du père, les deux fils (image de Caïn et Abel) cherchent le rachat, le salut de leur âme. La quête du pardon et de l’amour résume l’histoire de ces deux frères. Cette quête est comme récapitulée à travers l’itinéraire de Bobby Green (joué par Joaquin Phoenix), point de vue adopté par le cinéaste pour présenter l’intrigue. Nous partageons le for intérieur du personnage et son regard.  Son cheminement, effectivement, est singulier. Entre le premier et le dernier plan du film, il a opéré un changement de vie, une radicale conversion du cœur. Ce chemin passe par l’épreuve de la violence, de la mort et de la vengeance mais débouche sur un l’amour agape (fraternel) et sur une pacification, images de l’amour divin. Deux scènes se répondent comme en écho : la première, qui ouvre le film,  montre l’amour charnel et frivole de Bobby avec Amada ; la deuxième, qui clôt magistralement le film, montre un Bobby capable de dire « je t’aime » à son frère. Entre ses deux instants on suit l’itinéraire de conversion du personnage. Au départ mauvais fils, il veut ensuite regagner l’estime et l’amour du père, venger son frère blessé. Comme le fil prodigue de la bible, il revient dans le giron familial après avoir mené une vie dissolue, prêt à donner sa vie en étant un infiltré dans le réseau des trafiquants. Après avoir affronté la mort, vengé sa famille et racheté sa faute, il opère une purification du cœur qui le rend capable d’aimer d’un amour fraternel. Le cheminement de ce personnage incarne donc à l’écran le passage de la loi du talion (œil pour œil dent pour dent)  à la loi de l’amour.

La Nuit nous appartient : Photo James Gray, Joaquin Phoenix

© Wild Bunch Distribution

James Gray explique «  Un jour, je lisais le New York Times, et la une du journal montrait la photo des funérailles d’un policier tué, dans l’exercice de ses fonctions. On y voyait des hommes s’étreindre, en larmes, effondrés par la mort de leur collègue. Il se dégageait une émotion intense de ce cliché. J’ai su alors que je voulais faire un film en abordant les choses sous cet angle, celui des émotions. Je désirais y retrouver ce que j’éprouvais en regardant cette photo ». Cette émotion dont parle ici le cinéaste n’a rien de superficiel ni d’exagéré. James Gray a laissé monter en lui un sentiment mystique (une émotion quasi-religieuse) qui éclate littéralement tout au long du film à travers sa maîtrise du cinéma et saisit le spectateur au plus profond. Un film éblouissant de profondeur spirituelle, tourné vers les racines sacrées de notre humanité…

Cette critique a été publiée également sur les sites suivants:
http://www.cinemaleclub.com/article.php?id=892&nav=
http://www.lequotidienducinema.com/archives/1364/la-nuit-nous-appartient

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s